*On vous l’a dit lors du premier épisode de cette saga, le surgissement ex nihilo d’Abdon Etina « Le Muntu » dans l’arène politique congolaise, via notamment son brillant plébiscite aux élections législatives nationales de 2018, avait fait boule de neige. Dans cette deuxième approche, nous allons vous expliquer, à travers notre interview, comment celui qui allait devenir en 2018 le meilleur élu national de la province chère à Maurice Mpolo, à feu Joseph Nsinga Udju Untube Ungwa Kebi, à Laurent Cardinal Monsengwo Pasinya, à André Bo-Boliko Lokonga, à Pierre Lebughe Letiti, au professeur Lessidjina Ikwame, à Mandungu Bula Niati et tant d’autres personnalités dans divers domaines de la vie, a cheminé pour bénéficier, à la surprise générale, de ce radieux plébiscite. Pour rappel, Média Actualités, toujours à l’affût des informations qui sortent de l’ordinaire, s’est entretenu à cœur ouvert avec ce natif de Kinshasa, qui a néanmoins effectué toutes ses études primaires et secondaires à l’intérieur du pays, avant de poursuivre ses études supérieures et universitaires en Occident. C’est à la suite de cet entretien à bâtons rompus que nous publions ci-après le deuxième acte de ce feuilleton mirobolant, intitulé Le début de l’apostolat. Média Actualités : Après avoir fait le constat de la déprime collective dans votre contrée d’origine, vous aviez croisé les bras, en faisant tout bonnement le Ponce Pilate ?
Abdon Etina : Pas du tout ! Au contraire, c’est à ce moment-là que le premier déclic a eu lieu. Je me suis vraiment dit qu’il ne fallait en aucun cas laisser les miens dans un si profond abattement. Quoique je vivais à l’époque dans le confort de ma nationalité d’emprunt et que tout roulait comme Blaise sur la falaise au Royaume de Belgique, j’ai décidé de rentrer au terroir. Il n’y avait donc pas de parti politique dans mon programme d’action, et je ne pensais même pas en créer un à ce moment-là. Je suis revenu au pays dans la perspective de créer des plantations, en vue de fédérer le plus d’énergies possible autour de moi, afin de booster qualitativement la vie de mes compatriotes. Pour ce faire, j’avais créé une structure qui s’appelait, en kisakata, « SO NA SO » (Biso na Biso en lingala). En français, cela veut dire « Entre nous », ou carrément « L’union fait la force », comme le disent les Belges. En fait, mon père est originaire de la chefferie de Mbantin, dans le territoire de Kutu, vers Ntawu, côté secteur Kemba, mais il est né à Mushie, dans le territoire voisin en aval, en 1918. On comprend donc aisément que ses parents avaient quitté leur bled depuis des lustres. (Néanmoins, notre intervenant y a actuellement créé une grande ferme, NDLR). Tandis que ma mère est originaire de Lukenie, le village en amont de la cité de Tolo, véritable centre d’émergence de toute cette contrée. J’y allais souvent passer les vacances dans ma jeunesse, mais lorsque j’y suis retourné en 2006, les choses s’étaient tellement dégradées que j’avais de la peine à croire mes yeux. Quand j’étais enfant, hormis le fait que mon père y possédait des plantations d’hévéa, de cacao et de café, il y avait des magasins, voire des maisons de négoce à Tolo, et le trafic sur la rivière Lukenie était foisonnant, avec tous ces bateaux de l’ONATRA qui y circulaient de manière quasi permanente, sans oublier les péniches privées. En tout cas, l’économie semblait si florissante que, même si ce n’était pas tout à fait le paradis, ce n’était certainement pas l’enfer que j’ai retrouvé en 2006. Comme moyen de transport sur la rivière Lukenie, il ne restait plus que les baleinières, qui ont heureusement pu colmater la brèche, au risque et péril des passagers. Sinon, cette partie du pays serait depuis longtemps coupée de la capitale, voire des centres locaux de décision.
Média Actualités : Qu’avez-vous fait alors ?
Abdon Etina : Devant ce fatras de problèmes à résoudre, je me suis demandé par où commencer. D’une manière univoque, j’avais décidé de construire une maison répondant à des normes un tant soit peu acceptables à Tolo, juste pour me sentir bien dans ma peau chez moi. Mais dès le départ, l’intention n’était pas d’en faire une résidence privée d’un pacha débonnaire, mais plutôt une sorte de centre d’accueil. Jusqu’à ce jour, les gens qui passent par là y sont logés gratuitement.
Média Actualités : C’est donc la fameuse demeure d’Abdon Etina qu’encense tous les raphsodes du coin ?
Abdon Etina : C’est donc cette vitrine qui a commencé à intriguer les gens, au point d’attirer diverses sympathies sur ma modeste personne. Car depuis l’indépendance, personne n’y avait posé un acte aussi bénéfique et désintéressé. Ainsi, les riverains ont commencé à chercher à savoir qui se cachait derrière ce geste si généreux. Du fil à l’aiguille, certains ont fini par remonter jusqu’à mes sources parentales. (Notre interlocuteur est le neveu de Marius Etina, qui a été le premier administrateur noir du territoire de Kutu, celui qui avait le premier placé ce patronyme sur la place publique. Les plus assidus avaient fini par détecter qu’il était en fait le fils de Papa Etina de Bandal, dont le domicile était devenu une sorte de point focal des gens de la contrée à Kinshasa. NDLR)
Média Actualités : En croire ceux qui en savent toujours plus que les autres, tout le monde n’aurait pas perçu la chose de la même façon ? Il semble que la fronde n’y est pas allée de main morte…
Abdon Etina : C’était ça le grand hic ! (Rires.) Tout de suite, certains esprits calculateurs, voire mesquins, qui auraient eux aussi pu faire autant, sinon mieux que moi, ont commencé à s’agiter. Surtout lorsque j’ai commencé à aider la population. Et qu’avaient-ils trouvé de mieux comme carte de visite pour moi ? Ils m’ont présenté comme un frappeur, un mystificateur venu d’Europe pour impressionner la population. « Qui est ce type-là qui peut se permettre de dépenser autant d’argent pour des prunes, si ce n’était un Arsène Lupin ? » Mais, sans le savoir, ces hâbleurs avaient contribué à construire ma réputation de messie dans le mental collectif ; à leur insu, ces paltoquets avaient donc préparé mon plébiscite. Ainsi, quelque chose fait au départ simplement pour sortir les miens de l’ornière est devenu un apostolat bénéfique à toute la communauté.
Média Actualités : On s’est alors dit : mission accomplie ?
Abdon Etina : Que nenni ! D’autant plus que les sollicitations devenaient de plus en plus nombreuses, insistantes, pressantes. Alors, en plus de l’aide apportée aux gens vivant au seuil de la pauvreté et dans l’indigence, j’ai commencé à construire une multitude de ponts, dont le plus emblématique est sûrement celui de Lebo, à Bokoro, long de 15 mètres et large de 3 mètres. À Mbelo, vers Bungaa, j’ai également construit un ouvrage du même genre en matériaux durables. Lorsque je suis arrivé à Sanya avec mon convoi motorisé pour remettre à la population celui que j’y avais construit, cela faisait plus de trente ans qu’aucun véhicule n’y était arrivé. Il y avait des gens nés et ayant grandi dans ce bled, avec leur marmaille, qui voyaient pour la première fois une automobile. Celui de Ngâa, à Tolo, fait également partie de mes œuvres. En sus, j’ai construit beaucoup de lieux d’hébergement, mais surtout un grand nombre d’écoles, même à Bomo, un village reculé sur la rivière Lulabo, ainsi qu’à Tolo même. Finalement, les esprits lucides avaient fini par comprendre que je travaillais davantage pour la population que pour moi-même. Et lorsque griots s’en étaient mêlés, mon contact avec la population était devenu délirant. Les jeunes chantres ainsi que les orchestres folkloriques sakata avaient alors porté le nom d’Abdon Etina aux cimes de la célébrité. Le signe probant de l’adhésion des miens à mes actions avait été l’introduction de mon prénom dans l’imaginaire collectif comme celui d’un sauveur providentiel, d’un preux capable de désenclaver des milieux rustiques oubliés et de redonner de l’espoir aux exhédérés, aux laissés pour compte. En récompense, beaucoup de nouveau-nés furent prénommés Abdon. La suite de cette histoire digne d’un film de Tarzan ? Dans notre prochaine édition. Foi de Média Actualités.
Propos recueillis par Jean-Paul ILOPI Bokanga, Directeur de rédaction.
