À tous les miens partis ad patres
Depuis des nuits,
le sommeil me fuit.
Je veille dans le silence,
comme on veille auprès d’une bière dont personne n’ose soulever le couvercle.
La noise,
qui a élu domicile chez nous,
m’aura finalement révélé que la solidarité dont je me croyais entouré n’était peut-être qu’un mirage,
une fraternité de façade bâtie sur des rancœurs stupides.
Le cadet s’en prend à l’aîné,
celui ou celle qui,
jadis avait conduit ses pas dans les méandres de l’existence.
Et l’aîné maudit le puîné,
pour des motifs abracadabrants,
qui échappent souvent
à mon naïf entendement.
Je ne comprends
ni les chemins empruntés,
ni les raisons de cette étrange
querelle generationelle généralisée.
À cause des non-dits,
des malentendus
et des superstitions obscures,
les gens s’empoignent,
se provoquent,
se heurtent,
comme des météores lancés les uns contre les autres,
au risque de s’embraser
et de se retrouver un jour,
là où il n’y a plus de pardon,
ni de chemin de retour.
Ô mânes de mes ancêtres,
pourquoi n’agissez-vous pas,
depuis les lieux où vous vous reposez,
pour apaiser cette hécatombe
qui menace de disloquer
vos multiples descendances ?
Pourquoi laissez-vous s’entredéchirer ceux que vous rêviez jadis de voir cheminer ensemble,
épaule contre épaule,
dans la même direction ?
Je cherche éperdument la raison de cette guéguerre ubuesque :
certains parlent d’argent,
d’autres évoquent des entremetteurs,
des intérêts divergents,
des paroles mal comprises,
ou des accords devenus désaccords.
Et moi,
je continue à interroger le Ciel
pour comprendre la raison d’être de cette discorde saugrenue.
Pourtant,
j’avais déjà pressenti que ces fissures non colmatées
menaceraient tôt ou tard l’édifice,
surtout lorsque j’avais perçu
certaines volontés de m’éloigner de l’autorité tutélaire
qui m’avait été autrefois confiée,
pour transmettre aux miens
quelques rudiments d’éducation
et d’instruction.
J’avais à l’époque murmuré que ces controverses inutiles
risquaient d’ouvrir la boîte de Pandore.
Et la voilà désormais ouverte,
et tout ce qu’elle contenait semble se répandre dans l’édifice familial via la rancœur,
la jalousie, les soupçons, les suspicions, les ressentiments, etc,
et ce cumul des maux tue
plus sûrement que les armes sophistiquées.
Aujourd’hui,
ceux qui devraient se tendre la main semblent avoir oublié
le chemin qui mène à cette vérité ancienne :
L’union fait la force.
Et moi,
qui me suis évertué à être
l’Église au milieu du village,
je regarde ce naufrage
avec l’impuissance de celui
qui n’a plus la force de retenir les vagues,
de celui qui n’a plus l’envie ni les moyens de gérer des circonstances qui dépassent son entendement.
Ma santé déjà fragile porte le poids de ces meurtrissures.
Mon corps affaibli par tant d’épreuves ne sait plus où trouver la force de supporter les batailles inutiles suscitées par des esprits malsains.
Et maintenant que celle qui fut autrefois ma complice de tous les temps,
qui partageait mes inquiétudes,
et mes résiliences sans sourciller,
celle qui savait prendre patience pour apaiser mes amertumes,
repose désormais à la Nécropole de l’Éternité,
non loin de ma mère,
elle-même couchée à la Nécropole Entre Terre et Ciel,
je me sens vraiment déboussolé.
Maintenant que mes égéries
gisent au boulevard des disparus,
je demeure exsangue,
face aux vivants espiègles,
à leurs querelles insipides,
à leurs incompréhensions persistantes,
aux leurs paroles qui blessent
et leurs apostrophes qui séparent.
Et je n’ai plus la force de répondre aux insinuations,
aux vexations,
aux exactions qui m’éloignent de mes convictions d’antan.
Alors je me demande parfois
quelle est encore ma place
dans cet univers factice,
où les biens de cette terre
semblent parfois peser plus lourd que les liens du sang,
quand les malentendus fortuits
se muent en accusations gratuites,
des contradictions deviennent des contrariétés,
quand la moindre épreuve réveille les vieux démons de la querelle et transforme les proches en adversaires.
Las de ce monde délétère,
je me surprends à regarder au loin,
mes morts dans leurs sépultures paisibles.
Et je me demande si ce n’est pas dans ce genre de demeures
que les querelles s’estompent,
que les rancœurs s’effacent,
que les voix se taisent enfin,
pour laisser parler la paix ?
Peut-être est-ce là que commence ma Nécropole du Silence,
qui n’est pas un lieu de mort,
mais plutôt celui de repos,
de grande sérénité,
où la turpitude
n’a plus une emprise sur les âmes ?
un espace où les cris s’éteignent,
où les querelles n’ont plus de voix,
où les rancœurs deviennent poussière,
où l’orgueil perd son royaume,
où les petites méchancetés
se dissolvent dans le temps,
où chacun peut enfin se retrouver face à lui-même et entendre ce que le tumulte des vivants l’empêchait d’écouter ?
Là, peut-être,
les inimitiés s’éteindraient
dans le silence des consciences,
et les rancœurs transmises
comme un héritage
perdraient enfin
leur pouvoir de nuire.
Là, peut-être,
je pourrais déposer le lourd fardeau que les vivants m’ont confié sans jamais me demander si mes épaules
avaient encore la force
de le porter.
Là, peut-être,
je retrouverais ma génitrice et ma compagne de vie,
pourquoi pas mes tantes,
pour leur demander
de résoudre les querelles de leurs enfants,
égarés dans la tourmente de leurs égos,
mais surtout, pour m’asseoir encore une fois
près de leur bienveillante sollicitude.
Et peut-être alors
comprendrais-je enfin que les morts ne sont pas toujours muets,
mais parlent autrement.
Ils parlent par le silence
de leurs tombes,
ils s’expriment par la paix de leurs demeures,
par l’immobilité de leurs corps
qui nous rappellent la vanité de nos affectations ?
Car devant l’Eternité,
que reste-t-il encore de nos rancœurs ?
Que pèsent nos tristes jalousies ?
Que valent nos richesses ?
Que deviennent nos accusations injustes,
nos susceptibilités malveillantes,
nos petites victoires
sur ceux que nous regardons avec mépris ?
Rien.
Tout s’efface.
Tout retourne à la poussière.
Et peut-être que la véritable sagesse commence précisément là :
au moment où l’homme comprend qu’il vaut mieux tendre la main à l’autre
avant que le silence ne devienne définitif,
dans cette mystérieuse Nécropole,
oû je pourrais peut-être entendre ce que les vivants,
dans le vacarme de leurs étourdissements,
ont parfois cessé d’écouter :
la voix de la concorde et de la paix.
Je voudrais de nouveau entendre la voix des miens partis ad patres,
qu’ils ne peuvent plus prononcer qu’à travers leur silence.
Et si un jour,
je devais moi aussi les
rejoindre en ce lieu,
où seule la voix de la résilience
vaut son pesant d’or,
je voudrais y entrer sans rancœur,
sans haine,
sans dette envers personne,
le cœur débarrassé de récriminations.
Je voudrais simplement
m’allonger en paix,
auprès de ceux qui m’ont précédé au royaume de l’au-delà,
et laisser derrière moi ce monde bruyant,
où tant de gens s’entretuent
pour des choses qui ne survivront pas à leurs tombes.
Car peut-être,
finalement,
la Nécropole du Silence deviendra le miroir tendu aux vivants,
pour leur apprendre
à se réconcilier avant que le silence ne devienne un mur entre les cœurs.
Jean-Paul Brigode ILOPI Bokanga
