Tabu Ley et ses 2 000 chansons, mythe ou réalité ?

Culture
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L’immense chanteur congolais Pascal Tabu Ley Rochereau, plus connu sous le nom du Seigneur Tabu Ley, a quitté la terre des hommes le 30 novembre 2013, à Bruxelles, après plusieurs décennies consacrées à la musique.

Lorsqu’on visite sa sépulture au Quartier des artistes de la Nécropole de la Nsele, entre Terre et Ciel, un écriteau présenté comme une épitaphe renseigne que cette légende de la musique congolaise, mentor de Papa Wemba et de tant d’autres artistes, aurait laissé à la postérité plus de 2 000 titres.Même si nul ne conteste la fécondité exceptionnelle de ce grand auteur-compositeur, pareille statistique ne peut que faire tiquer les esprits curieux, surtout lorsqu’elle est présentée comme une donnée historique certaine.

Un fan inconditionnel du successeur de Wendo Kolossoy

J’ai été, dès mon enfance, un inconditionnel fan de Tabu Ley Rochereau, qui s’était autoproclammé héritier de Wendo Kolossoy, le père fondateur de la Rumba congolaise. Dans ma famille, ses disques étaient achetés avec une régularité qui témoignait de l’admiration que les miens vouaient à l’Idole d’ébène. Je garde encore le souvenir de ses 45 et 33 tours qui s’empilaient dans notre discothèque. Les jours de ses passages à la télévision nationale, tout le monde suivait avec religiosité ses mirifiques prestations, notamment durant la période où il préparait ses spectacles à l’Olympia. C’est précisément parce que je connais et admire cette œuvre que le chiffre de « plus de 2 000 chansons » m’interpelle aujourd’hui.Puisque je ne m’emporte nullement contre la fécondité exceptionnelle de ce monument de la musique congolaise, où est-ce que le bats blesse alors ? Plusieurs questions méritent d’être posées : que recouvre exactement ce chiffre de 2 000 chansons ?S’agit-il de compositions personnelles ? De titres enregistrés ? De chansons interprétées ? D’œuvres arrangées ? de collaborations ? des reprises ou de différentes versions d’un même morceau ? La nuance est loin d’être anodine.

Le poids des chiffres

Alors que je croyais dur comme fer que les affirmations affichées à son cimetière étaient l’œuvre de ses héritiers voulant impressionner les mélomanes, je suis tombé des nues lorsque j’avais suivi la rediffusion d’une émission de Tabu Ley en personne, revendiquant le chiffre de plus de 2 000 titres crédités à son actif. En effet, dans une interview accordée à RFI en 2003, interrogé précisément sur ce chiffre, il avait sans ambages répondu : « C’est vrai ! » Il avait notamment expliqué qu’à certaines périodes, son orchestre, qui se rendait plusieurs fois par an en Europe, pouvait y enregistrer plusieurs dizaines de chansons.

Mais cette explication un peu sujette à caution appelle une distinction fondamentale : un titre enregistré n’est pas nécessairement une composition personnelle.Or, dans notre tradition musicale, lorsque nous disons d’un artiste qu’il a « composé une chanson », nous entendons généralement qu’il en est l’auteur-compositeur, qu’il soit ou non instrumentiste.

C’est précisément cette définition qui rend nécessaire une vérification du chiffre de 2 000. Si l’on s’amuse à ramener ce chiffre aux 73 années de vie de l’artiste, on obtient une moyenne d’environ 27 chansons par année, depuis sa naissance à Bagata jusqu’à sa mort à Bruxelles.

Mais ce calcul, volontairement simpliste est un raisonnement par l’absurde. Car personne ne peut prétendre que Tabu Ley aurait commencé à composer des chansons depuis le berceau, sans tomber dans la mystification.

Sa carrière musicale comme unité de mesure

Même en retenant symboliquement quelque 55 années entre ses débuts en 1958 et sa disparition en 2013, 2000 compositions musicales représenteraient environ une production de chansons par année, sans interruption. Or la carrière musicale de Tabu Ley n’a pas connu une productivité uniforme durant plus d’un demi-siècle.À partir des années 1990, sa production discographique s’est progressivement réduite, son investissement dans la vie politique ayant pris une place prépondérante. Au début des années 2000, il avait publiquement annoncé son retrait de la musique active pour s’orienter vers une activité pédagogique. À cette occasion, il avait présenté une importante compilation destinée à retracer l’essentiel de son parcours musical, réalisée grâce aux bons offices du général Norbert Dabira.

De mémoire, ce medley regroupait quelque 500 titres. En 2015, son cousin et guitariste, Faugus Izeidi, s’en était pris à son producteur de Brazzaville, qui aurait, d’après lui, imputé les crédits en termes de droits d’auteur de ses collaborateurs sur le compte de son protégé.

Loin de moi l’idée de prétendre que cette compilation de quelque 500 titres représente la totalité des compositions de Tabu Ley. Elle n’en était manifestement pas le catalogue exhaustif. Mais lorsqu’une œuvre destinée à embrasser l’essentiel d’une carrière aussi considérable rassemble environ 500 titres, il devient légitime de demander comment on est passé de cet ordre de grandeur à celui de 2 000 compositions personnelles.

Une question qui dépasse Tabu Ley

Le problème, à mes yeux, ne consiste pas à déboulonner Tabu Ley de son piédestal. Il n’en a nul besoin. Son œuvre, son influence, sa longévité, son apport à la rumba congolaise, son rôle dans la formation de plusieurs générations de musiciens et son extraordinaire capacité de création suffisent largement à établir sa grandeur.Le problème se trouve donc ailleurs. Mon souci dans cette analyse, en tant que critique culturel, est d’éviter qu’en voulant agrandir nos légendes d’une manière parfois indue, nous finissions par donner au monde l’impression que les artistes congolais ont besoin de chiffres extravagants pour être grands.

Déjà, l’histoire de sa progéniture extravagante, souvent estimée à 86 enfants — certains témoignages avançant même le chiffre de 120 —, a laissé derrière lui beaucoup de commentaires sarcastiques, à l’instar de son fils Youssoupha, qui en parlait récemment avec une plaisanterie assumée.Quant à son exploit discographique un peu excentrique, le phénomène ne semble pas se limiter au Seigneur Ley. On entend aujourd’hui certains artistes, parfois connus du grand public pour seulement quelques chansons, revendiquer des dizaines, voire une centaine d’œuvres déclarées à la Sacem ou ailleurs. Or, là encore, il faut distinguer une œuvre déclarée auprès d’une société de gestion collective d’une chanson réellement enregistrée et publiée.La question n’est donc pas celle de tourner en dérision nos artistes, elle est celle de restaurer une certaine culture de précision, et d’honnêteté intellectuelle dans leurs chefs, notamment dans les répartitions des droits d’auteur, aujourd’hui que la boîte de Pandore semble vouloir s’ouvrir dans cette direction-là.

Pour une véritable expertise du patrimoine musical

Pour remettre la pendule à l’heure, il est souhaitable que les institutions chargées de la culture et de la sauvegarde de notre patrimoine musical, notamment celles qui œuvrent autour de la rumba congolaise inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, entreprennent un véritable travail d’inventaire à ce propos.Combien d’œuvres Tabu Ley a-t-il réellement composées ? Combien a-t-il interprétées ? Combien a-t-il arrangé ?Combien sont le fruit de collaborations ? Et surtout, quels sont les auteurs effectivement crédités pour chacune de ces œuvres ? Une telle entreprise ne diminuerait nullement le défunt patron de l’Afrisa International. Au contraire, elle donnerait enfin à la postérité la mesure exacte de son immense contribution.́Il devient donc urgent que l’on nous montre les éléments constitutifs de ces fameuses 2 000 chansons Si le catalogue existe, il suffira de le produire. Et s’il n’existe pas ? il serait plus honnête de présenter le chiffre qui se rapproche à une vérité établie.Cette démarche a comme visée celle de faire en sorte que la véritable grandeur du Seigneur Ley ne soit pas noyée dans une légende fantasmagorique. En tous les cas, pour un artiste de la trempe de ce monstre sacré, la vérité n’a nul besoin d’être embellie.

Jean-Paul ILOPI Bokanga/Directeur de rédaction.

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