La République démocratique du Congo ouvre une nouvelle séquence de son histoire politique. Dans son adresse à la Nation du 27 août 2026, le président Félix-Antoine Tshisekedi a confirmé la mise en place d’un Dialogue national destiné à rechercher la paix, à renforcer la cohésion nationale et à réfléchir à une refondation de l’État.
Le processus annoncé doit notamment passer par des consultations dans les 26 provinces avant la tenue des assises nationales à Kinshasa. Sa durée maximale est fixée à trois mois. Le Chef de l’État assure vouloir tirer les leçons des précédentes expériences de dialogue et éviter que celui-ci ne se transforme en un simple mécanisme de partage des responsabilités entre acteurs politiques.
Mais derrière cette initiative, une question s’impose déjà dans le débat public : que deviendra l’échéance électorale de 2028 ?Le dialogue se pointe à l’horizon, les interrogations aussi.Le dialogue peut apparaître comme une nécessité pour un pays confronté simultanément à une crise sécuritaire persistante dans l’Est, à des tensions politiques internes et à une profonde méfiance entre plusieurs composantes de la classe politique.Mais son lancement intervient également à un moment où se dessine une autre bataille, peut-être plus déterminante encore : celle de l’avenir institutionnel de la République.
Pour une partie de l’opinion, le dialogue doit permettre de résoudre les crises sans détourner l’attention de la préparation des prochaines élections. Pour d’autres, la priorité doit d’abord être accordée à la stabilité du pays, à la restauration de l’autorité de l’État et à la consolidation des institutions.C’est précisément cette différence de priorités qui nourrit les interrogations.Le dialogue est-il appelé à construire un nouveau consensus national ou risque-t-il, au fil des mois, de reléguer la question électorale au second plan ?
Ceux qui souhaitent la continuité
Le débat politique congolais ne se résume pas à ceux qui réclament l’alternance.Au sein de la majorité présidentielle, certaines voix défendent ouvertement la poursuite de l’action de Félix Tshisekedi au-delà de l’actuel cycle politique. Le ministre Didier Budimbu a notamment défendu publiquement l’idée d’une continuité, allant jusqu’à s’interroger sur la nécessité de laisser le pouvoir en 2028
.Jean-Thierry Monsenepwo, autre cadre de la majorité, a pour sa part évoqué non pas un « troisième mandat », mais un « premier mandat de la IVe République », dans l’hypothèse d’une éventuelle réforme institutionnelle.Ces prises de position montrent que l’hypothèse d’une continuité politique existe bel et bien dans le débat congolais.Mais elle soulève immédiatement une question fondamentale dans toute démocratie : si le Président doit continuer, sur quel bilan cette continuité devrait-elle être jugée ?
Le bilan, véritable terrain de confrontation
Les défenseurs du pouvoir mettent en avant les infrastructures, les réformes, les programmes sociaux, l’éducation ainsi que les différents projets engagés depuis l’arrivée de Félix Tshisekedi à la tête du pays.L’opposition, de son côté, invite à regarder davantage la réalité quotidienne des Congolais : la sécurité, le pouvoir d’achat, le chômage, la pauvreté, les infrastructures, le fonctionnement de la justice et la situation persistante dans l’Est.
Le véritable débat ne devrait donc pas porter uniquement sur la personne du Président.Il devrait aussi porter sur les résultats obtenus et leur impact concret sur la population.Défendre une continuité politique au nom des réalisations suppose que celles-ci puissent être évaluées objectivement, à partir de résultats vérifiables. De la même manière, réclamer l’alternance suppose que ceux qui souhaitent remplacer le pouvoir présentent aux Congolais un projet suffisamment crédible pour répondre aux mêmes défis.
L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui doit gouverner, mais également avec quel bilan, selon quelles règles et pour quel projet de société ?
Fayulu et l’opposition : pas de prolongation
Du côté de l’opposition, Martin Fayulu demeure l’une des voix les plus fermes contre toute perspective de prolongation du mandat présidentiel.Le président de l’ECiDé estime que Félix Tshisekedi doit quitter le pouvoir en 2028 et s’oppose à toute tentative visant à repousser cette échéance.Mais sa position sur le dialogue mérite également d’être examinée.Fayulu ne rejette pas nécessairement le principe d’un dialogue national. Ses interrogations portent notamment sur le cadre du processus, ses règles et les acteurs appelés à y prendre part. Il réclame un processus plus inclusif, avec la participation de personnalités et de forces politiques que le pouvoir entend tenir à l’écart.
La divergence est donc profonde : qui doit fixer les règles du dialogue et qui doit déterminer ceux qui peuvent y participer ?
Quand le pouvoir fixe les lignes rouges
Félix Tshisekedi a clairement posé certaines limites.Les groupes armés ne doivent pas, selon lui, être considérés comme des acteurs politiques ordinaires du Dialogue national. Les discussions relatives à la crise dans l’Est et aux groupes armés doivent demeurer dans les cadres de négociation appropriés, notamment le processus de Doha.Cette position est défendue par les responsables de la majorité, qui présentent le Dialogue national comme un espace politique congolais et non comme une table de négociation avec les groupes armés.Certains opposants y voient toutefois une limite importante du processus.
Une question se pose alors : un dialogue peut-il être pleinement inclusif lorsque ses règles et ses lignes rouges sont définies par ceux qui détiennent le pouvoir ?La question mérite d’être posée sans procès d’intention. Car la crédibilité d’un dialogue ne dépendra pas seulement de son contenu, mais aussi de la confiance que les différents participants lui accorderont.
La justice, autre source de méfiance
À cette controverse politique s’ajoute la question judiciaire.Des opposants dénoncent régulièrement certaines procédures et condamnations qu’ils considèrent comme politiquement motivées et susceptibles d’affaiblir des personnalités pouvant représenter une alternative au pouvoir.Ces accusations doivent toutefois être distinguées des faits judiciaires établis.Une condamnation ne peut, à elle seule, être présentée comme la preuve d’une instrumentalisation de la justice.
Mais lorsque des pans entiers de la classe politique et de l’opinion affirment ne plus avoir confiance dans les institutions judiciaires, cette perception devient elle-même un problème politique.Dans une période où le pays s’interroge sur son avenir institutionnel, la crédibilité et l’indépendance de la justice constituent des éléments essentiels de la confiance publique.
La guerre dans l’Est complique l’équation
Pendant que Kinshasa débat du dialogue et de l’avenir politique du pays, l’Est demeure confronté à une crise sécuritaire majeure.Cette situation constitue également l’un des arguments avancés par ceux qui défendent la continuité du pouvoir.Selon cette lecture, interrompre l’action du régime dans une période aussi délicate pourrait fragiliser les efforts engagés pour restaurer la sécurité et défendre l’intégrité territoriale.
L’opposition répond que la guerre ne peut devenir une justification permanente permettant de repousser les échéances démocratiques.Les deux positions méritent d’être entendues.Car la RDC doit relever simultanément trois défis majeurs : rechercher la paix, défendre son territoire et préserver ses mécanismes démocratiques.L’un ne devrait pas nécessairement se faire au détriment des autres.
Le risque d’un dialogue qui ferait oublier l’essentielC’est probablement ici que se situe l’une des principales interrogations.Un Dialogue national peut être utile. Il peut permettre aux Congolais de discuter de la guerre, des institutions, de la justice, de la gouvernance et des causes profondes des crises qui fragilisent le pays.Mais il ne devrait pas devenir un mécanisme qui absorbe tellement l’agenda politique que les élections finissent par passer au second plan.Le dialogue et les élections ne sont d’ailleurs pas nécessairement contradictoires.
Le dialogue peut contribuer à construire un consensus national ; l’élection permet, elle, au citoyen de choisir ses dirigeants.La véritable garantie serait donc de voir le dialogue avancer sans que l’horizon électoral ne devienne flou.
2028 : une question que personne ne pourra éviter
À mesure que le débat avance, une échéance revient inévitablement : 2028.Pour ceux qui souhaitent la continuité, le débat devra passer par le bilan.Pour ceux qui réclament l’alternance, il devra passer par un projet.Pour les institutions, le défi sera de garantir des règles suffisamment claires et crédibles pour éviter que les éventuels changements institutionnels ne soient perçus comme destinés à favoriser un seul camp.
C’est là que se jouera une partie de la confiance du peuple.Car, au bout du compte, ce ne sont ni le pouvoir ni l’opposition qui devraient décider seuls de l’avenir politique de la RDC.Ce sont les Congolais qui doivent pouvoir le déterminer à travers des mécanismes démocratiques crédibles.
Une question de confiance
Le véritable enjeu du dialogue ne sera donc pas seulement son contenu, mais aussi la confiance qu’il parviendra à établir.Le pouvoir devra convaincre que le processus ne vise pas à contourner les échéances démocratiques.L’opposition devra, de son côté, démontrer qu’elle peut participer à la recherche de solutions, tout en défendant ses convictions politiques.Et les institutions devront garantir que le jeu démocratique reste ouvert à tous.La RDC n’a peut-être jamais autant eu besoin de dialogue.Mais elle a également besoin de clarté sur son avenir électoral.Elle a besoin de paix, mais aussi d’institutions crédibles.Elle a besoin de réformes, mais aussi de règles qui ne changent pas au gré des intérêts politiques.Elle a besoin de continuité lorsque les résultats la justifient, mais elle doit également pouvoir connaître l’alternance lorsque le peuple en décide ainsi.Le dialogue avance. Mais la question électorale reste sans réponse.Et c’est peut-être là que se trouve aujourd’hui l’une des principales interrogations politiques de la République Démocratique du Congo.
Le Cosmopolite
