Le choix du ou de la prochaine Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) aura lieu le 16 novembre 2026 à Phnom Penh, au Cambodge, lors du huis clos électif du XXᵉ Sommet de la Francophonie, prévu les 15 et 16 novembre.

Quatre candidats sont en lice : Juliana Amato Lumumba, pour la République démocratique du Congo ; Louise Mushikiwabo, secrétaire générale sortante, pour le Rwanda, Coumba Bâ, pour la Mauritanie, et Dacian Cioloș, pour la Roumanie. Le mandat à venir couvrira la période 2027-2030. Louise Mushikiwabo, élue en 2018 puis reconduite en 2022, sollicite donc un troisième mandat.
À un mois et demi du scrutin de Phnom Penh, la confrontation entre Louise Mushikiwabo et Juliana Amato Lumumba dépasse déjà les contours d’une simple compétition pour la direction de l’Organisation internationale de la Francophonie. Sur fond de crise entre Kinshasa et Kigali, cette élection pourrait prendre une dimension de confrontation diplomatique particulière.

2018 : quand Paris choisissait Kigali
En 2018, le soutien d’Emmanuel Macron à Louise Mushikiwabo avait suscité de nombreuses suspicions. La ministre rwandaise des Affaires étrangères était alors issue d’un pays qui avait progressivement substitué l’anglais au français dans son système éducatif. Le Rwanda avait rejoint le Commonwealth en 2009 et l’anglais avait remplacé le français comme langue d’enseignement à partir de 2010.
La France de Macron avait cependant avancé des raisons tout à fait sordides pour justifier son choix difficile à gober.
Dans une réponse publiée par l’Assemblée nationale le 25 septembre 2018, le gouvernement français expliquait vouloir promouvoir à la tête de l’OIF une personnalité du Sud, particulièrement africaine, considérée comme issue du « centre de gravité » de la Francophonie. Paris mettait également en avant l’expérience internationale et multilatérale de Louise Mushikiwabo, ainsi qu’une conception « modernisée », ouverte et plurilingue de la Francophonie.
De ce fait, l’intérêt diplomatique français avait explicitement été assumé : la France disait alors vouloir construire avec le Rwanda une relation « apaisée, constructive et tournée vers l’avenir ». Louise Mushikiwabo elle-même reconnaissait, à l’époque, qu’un nouveau rapprochement était engagé entre Paris et Kigali.
Dans un entretien au Monde, elle évoquait la volonté de renouer une relation franco-rwandaise longtemps « compliquée ».
Le choix de 2018 ne relevait donc pas seulement d’une question linguistique, il s’inscrivait plutôt dans une séquence de rapprochement diplomatique entre la France et le Rwanda.
2026 : le décor a changé
Huit ans plus tard, le contexte est sensiblement différent. Cette fois, Louise Mushikiwabo se retrouve face à une candidate congolaise, Juliana Amato Lumumba, fille de Patrice Emery Lumumba, alors que Kinshasa et Kigali sont engagés dans une confrontation diplomatico-sécuritaire certaine, eu égard à la situation désastreuse à l’est de la RDC.
La France face à son choix surréaliste de 2018
C’est ici que la dimension française devient intéressante. En 2018, Paris avait privilégié le rapprochement avec Kigali et présenté le choix de Mushikiwabo comme compatible avec une Francophonie ouverte au plurilinguisme. En 2026, la candidature congolaise intervient dans un tout autre contexte diplomatique.
La question n’est donc pas de savoir si la France « doit » soutenir l’une ou l’autre candidate, mais de constater que le choix de 2018 a produit un héritage diplomatique qui continue à peser négativement sur la perception de la direction prise à l’époque par le macronisme, d’autant plus que le processus électoral lui-même a évolué. En effet, pour la première fois, les quatre candidats ont été auditionnés formellement devant la Conférence ministérielle de la Francophonie en juin 2026.
La candidature congolaise est d’ailleurs soutenue par une mobilisation institutionnelle déterminée à remporter la course. Au mois de juillet 2026, l’Assemblée nationale congolaise a recommandé au gouvernement de soutenir activement la candidature de Juliana Lumumba, en mobilisant le réseau diplomatique congolais auprès des États membres de l’OIF.
La crise rwando-congolaise au portillon
La bataille pour la succession de Louise Mushikiwabo se déroule ainsi dans un environnement où la politique africaine, les rapports de force régionaux et la diplomatie francophone se croisent.
Pour sa part, l’actuelle SG de l’OIF récuse cette lecture, en estimant que la confrontation entre le Rwanda et la RDC n’avait pas sa place dans l’OIF.
Mais la question qui demeure ouberte est donc celle-ci : cette crise rwando-congolaise restera-t-elle à la porte de l’OIF ou pèsera-t-elle, directement ou indirectement, sur le choix des États membres ?
Mme Lumumba, quant à elle, veut déplacer le débat. Juliana Amato Lumumba ne veut pas réduire sa candidature à l’argument démographique, ni aux inimitiés entre Kinshasa et Kigali. Dans son entretien sur RFI, elle avait défendu une « Francophonie des peuples », davantage tournée vers les populations, la jeunesse, l’éducation, la culture et la médiation. Elle parle même de « refondation » de l’organisation, dans une approche qui lui permettra de s’interroger sur la Francophonie que les États membres souhaitent construire pour les prochaines années.
Le culturel doit l’emporter sur la politique
De ce côté-là, en sus de son atout démographique, qui donne à sa candidature une portée particulière dans une organisation dont le centre de gravité s’est progressivement déplacé vers l’Afrique, la RDC dispose d’une dimension culturelle considérable dans l’aire francophone.
En effet, le Congo démocratique s’impose d’office par son poids culturel inéluctable.
Quoique le scrutin dépendra des choix des États et gouvernements membres, cette donne devrait en principe être pris au sérieux. Le scrutin de Phnom Penh pourrait ainsi constituer un moment révélateur de l’évolution de l’OIF : organisation linguistique ? espace culturel ? forum politique ? ou instrument diplomatique au service de la France ?
Mais derrière les négociations, les alliances et les votes, il existe une réalité culturelle beaucoup plus vaste, qui s’écrit, se chante, se danse, se rappe, se déclame et se joue sur les scènes de Paris, Bruxelles, Londres, Genève et Montréal.
Quid de sa littérature ?
Dans la grande constellation culturelle francophone, le Congo occupe une place que les seuls chiffres démographiques ne suffisent pas à démontrer.
Il y a aussi ces écrivains francophiles qui ont émergé ou qui émergent dans l’espace francophonien. Nous pensons notamment à Paul Lomami Tshibamba, Antoine-Roger Bolamba, Valentin-Yves Mudimbe, Philippe Elebe Ma Ekonzo, François Médard Mayengo, Clémentine Faïk Nzuji, Dieudonné Kadima Nzuji, Elisabeth Mweya, Zamenga Batukezanga, Kama Sywor Kamanda, Kä Mana, Pius Ngandu, In Koli Jean Bofane, Fiston Mwanza Mujila, Pie Tshibanda, Blaise Ndala, Elodie Ngalaka, Sinzo Aanza, Steve Aganze, Yekima Bel’art et tant d’autres.
Du point de vue local, l’intérêt pour la littérature d’expression française est très marquant. Avec des auteurs comme Tiguy, Yolande et Tony Elebe, Richard Ali-a-Muntu, Patrice Le Gourou, Me Bia, Nanz’a Tata, Christian Gombo, Daniel Mukubi, Daniel Koos, Hervé Ngoma, Benjamin Massiya, Youssef Brahn, Negue Fly, pourquoi pas Jean-Paul Brigode ILOPI Bokanga, et une floraison de merveilleux litterateurs qui animent la langue française à travers leurs écritures, le compte est bon.
Des mouvements d’encadrement de jeunes talents littéraires comme Les Plumes conscientes, l’AECO, l’UECO, Fumu Mbuku, Clinique Littéraire, Miezi, Bookutani, les Révoltés de la plume, etc., font de leur mieux pour maintenir la langue française en diapason en RDC, quand le Rwanda de Mishikiwabo relègue la langue de Molière à la portion congrue, au profit de celle de Shakespeare.
Nous ne pouvons pas dans cette effervescence oublier les structures comme le Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa, l’Institut français, Bookutani et autres, qui soutiennent l’émergence de la littérature d’expression française à travers des prix littéraires comme Zamenga, Makomi ou Émilie-Flore Faignond, lesquels prix font découvrir au public des talents littéraires indéniables du pays de Patrice Lumumba, ou de Félix Tshisekedi, écrivains à leurs heures perdues.
Les jeunes maisons d’édition comme Grand-Lac, Colline Inspirée, Mikanda, etc, font de leur mieux pour promouvoir la primauté de la langue française en RDC. On note cet engouement dans la participation des jeunes dans la Grande dictée francophone, organisée par le Centre-Wallonie Bruxelles, avec la participation, lors de la dernière édition, du célèbre chanteur Koffi Olomidé comme lecteur, et du soussigné comme l’un des membres du Jury.
Une revue littéraire comme Plume Vivante, de l’écrivain Fiston Loombe Iwoku, qui irradie l’espace francophone des œuvres des écrivains congolais, et vice-versa, mérite également d’être citée ici.
La musique congolaise ou d’origine congolaise dans l’espace francophone
Il existe effectivement une autre dimension, moins institutionnelle mais tout aussi révélatrice du poids de la RDC dans l’espace francophone : la musique. Il suffit de regarder la scène musicale française d’aujourd’hui et d’hier pour mesurer l’empreinte du pays de Wendo Kolosoy dans cette configuration linguistique.
Nous pouvons y compter sans recourir aux moteurs de recherche Me Gims, né à Kinshasa ; Youssoupha, né lui aussi à Kinshasa ; Dadju, le frère consanguin du précité, fils du chanteur congolais Djuna Djanana ; Ninho, Niska, Tiakola, SDM, Franglish, Keblack, Kalash Criminel, Gradur, Guy2Bezbar, Shay ainsi que plusieurs autres artistes de la scène urbaine française, qui ont des liens familiaux ou biographiques avec les deux Congo.
À cette diaspora musicale s’ajoutent les artistes dont la carrière s’est construite directement en République démocratique du Congo et qui ont conquis le public francophone : Fally Ipupa, Koffi Olomidé, Ferré Gola, Dena Mwana, Moïse Mbiye, Faveur Mukoko, Gaz Mawete, Innoss’B et bien d’autres.
Les chiffres de Billboard France donnent d’ailleurs une illustration concrète de cette emprise. En 2025, dans son classement des artistes congolais les plus streamés en France, Fally Ipupa, l’ami d’Eminem, le sobriquet de Macron pendant sa première campagne électorale, arrivait en tête devant Koffi Olomidé et Ferré Gola. Dena Mwana, Moïse Mbiye, Faveur Mukoko, Gaz Mawete et Innoss’B figuraient également dans le Top 10.
Cette influence ne date évidemment pas de demain la veille. Avant les tenants de la Rumba congolaise ou la génération du rap congolais, il y eut Papa Wemba, l’un des grands passeurs de la culture congolaise vers l’Europe. Avec la rumba congolaise, la Sape et Viva La Musica, le Kuru Yaka a contribué à installer durablement une esthétique musicale congolaise dans l’imaginaire culturel français et européen.
Et avant celui-là, Tabu Ley Rochereau, le papa de Youssoupha, s’était produit à l’Olympia de Paris en décembre 1970, événement généralement présenté comme une première pour un musicien africain dans cette salle mythique.
Il ne faut pas ici ignorer l’influence du Grand Maître Yorgho, autre surnom de Franco Luambo Makiadi du TP OK Jazz, qui a conquis le vieux monde avec sa rumba odemba.
À cela s’ajoute l’héritage de l’African Jazz et du Grand Kallé, dont la chanson « Indépendance Cha Cha » demeure l’un des grands hymnes de l’histoire musicale africaine.
Une Francophonie qui résonne au rythme de la culture du Congo
Outre ceux déjà cités ci-dessus, il ne faut surtout pas faire fi des contributions substantielles des artistes comme Nico Kassanda, Kwamy Munsi de la situra, Abeti Masikini, Mpongo Love, Pépé Kallé Yampanya, Evoloko, Nyoka Longo, Emeneya, Reddy Amisi, Werrason, JB Mpiana, de Félix Wazekwa, Héritier Watanabe, Fabregas et de tous les membres du Clan Langa Langa, voire des artistes Brazzavillois, ceux de 1ere et 2ème génération de la musique congolaise moderne, dans la reconnaissance de la Rumba congolaise comme patrimoine immatériel de l’Unesco.
En sus de la littérature et autres manifestations artistiques, c’est peut-être là que se trouve l’une des singularités de la bataille de Phnom Penh, qui se jouera également au niveau de l’impact culturel du pays de chaque candidat dans l’espace francophone.
Côté mudical, de Grand Kallé à Tabu Ley, de Papa Wemba à Koffi Olomidé, de Fally Ipupa à Ferré Gola, de Youssoupha à Gims, de Dadju à Ninho et Tiakola, plusieurs générations d’artistes ont contribué à faire du Congo l’un des grands foyers culturels de l’espace francophone.
Le 16 novembre, à Phnom Penh, derrière le vote des politiques et des diplomates, c’est aussi une certaine idée de la Francophonie qui sera mise à l’épreuve : outre celle institutionnelle, celle diplomatique, c’est la Francophonie culturelle qui devrait primer — ou, peut-être, celle qui arrive à réconcilier les trois, que propose assurément la fille de Lumumba, élevée sous la protection de Gamal Abdel Nasser en Égypte.
Et lorsque l’on privilégie cet aspect, on comprend aisément pourquoi la présence de Louise Mushikiwabo à la tête de l’OIF devient sujette à caution. En tout cas, si les bardes et poètes congolais, ou d’origine congolaise, chantaient à l’unisson leur appui à Juliana Lumumba, la Francophonie va assurément danser au rythme de la chanson « Lumumba, Héros National », chantée par Grand Kallé Jeef et Jeannot Bombenga, dans l’Orchestre African Jazz, pourquoi pas de celle titrée « Liwa ya Émery », chantée, elle, par Franco Luambo dans l’OK Jazz.
Jean-Paul ILOPI Bokanga/Directeur de rédaction.-
