Nous avons déjà eu à présenter ce poète de la génération montante congolaise, qui fait montre des atouts qui se meuvent entre rythmes et truculences, lesquels atouts proposent aux lecteurs une poétique originale, exempte des a priori et des convenances scabreuses.
Cet agir semble d’ailleurs typique aux congénères d’Antoine Roger Bolamba, le précurseur de la poésie moderne congolaise, parmi lesquels compte vraisemblablement ce barde entre deux âges, qui s’exprime dans une intonation lascive, empreinte d’une fulgurance qui rend son expressivité quelquefois explosive, comme celle d’Aimé Césaire. A notre humble avis, la négritude doit bien entendu être le centre de gravité de ce triangle acutangle.
Comme dans son précédent recueil de poèmes titré « Symphonie Mineure », ses aubades contiennent une unicité de ton, d’un son à l’autre, comme si elles étaient rythmées par le lokolé. En vrai épigone de Phillipe Masegabio Nzanzu, ses prestations poétiques sont toutefois dépouillées d’ingrédients qui donnent à la poésie sa « somme première », notamment la rime conventionnelle. Elles doivent cependant leur fragrance à l’élégie, aux images mirobolantes, ainsi qu’à la persistance d’une cadence candide, vraisemblablement rythmée par les tams-tams joués aux normes des compétitions de Bobongo.
Quand on dissèque son nouveau et deuxième recueil de poèmes, titré » Complaintes et murmures intérieurs », qui suscite notre présente admiration, on a nettement l’impression que cet aède est resté dans sa cadence identifiante, orchestrée par les percussions de son terroir.

On en veut pour illustration sa première proposition poétique intitulée « Complaintes », qui contient assurément une verve émancipatrice, qui lui permet d’insinuer ces petits vers qui disent sans complexe, avec une placidité rassénérée :
_Si je ne peux gravir des montagnes,
J’aurais à marcher sur des collines ensoleillées.
Si je ne peux marcher sur des collines ensoleillées,
J’aurais à courir sur des plaines arables.
Si je ne peux courir sur des plaines arables,
J’aurais à nager avec des hippopotames,
Au cœur de la rivière Tshuapa.
_
Plus loin, ce poète devient subito plus engagé en affirmant par exemple :
_Si je ne peux pas tendre la main à Patrice Emery Lumumba;
J’aurais à contempler le visage hilare de Nelson Mandela;
Ou à rendre unie l’Afrique ensemble
Avec Kwame Nkrumah ;
À chiquer du tabac avec le lider Maximo ;
À danser la Cabaro avec Amilcar Cabral ;
J’aurais à lutter dans la révolution des compagnons
du guide de la Jamahiriya libyenne ;
À brûler à bord de l’avion de Samora Machel ;
À m’écraser à bord de l’aéronef piégé de Barthélemy Boganda;
J’aurais à libérer la France grâce aux tirailleurs sénégalais;
À libérer le Congo du complot mondial,
Qui le guette depuis la nuit des temps._
Si je ne peux parler à Aimé Césaire,
J’aurais à déclamer mes poèmes à
Antoine Roger Bolamba,
À lui révéler la profondeur de mes stances,
À la cadence des eaux ruisselantes.
Le décor est donc planté, comme une tente dans une oasis, pour saouler les lecteurs avec des pièces poétiques du genre « Il est temps », « Exigences à outrance », « Chant du soir », « Proche avenir », » Chant d’un amour solitaire », » Rien ne secoue les morts, rien ne les réveille » et tant d’autres délires inspirants qu’on pourrait sussurer au son de la lyre lors des soirées de bal-musette sous le clair de lune dans les profondeurs des forêts du bassin du Congo.
Et lorsqu’on achève par « Murmures » la lecture de 42 ballades aux saveurs variées proposées par cet aede venu de la grande forêt équatoriale, un lieu généralement bourré de maîtres de la parole, on a l’impression d’avoir son ouïe comblée par des bourdonnements d’abeilles, auréolés par des lucioles, et ovationnés par les chants produits par les peuples autochtones, gardiens des mystères de la grande et sacrée forêt équatoriale.
Pour faire foi, voici ci-dessous comment procède ce » fils littéraire d’Antoine Roger Bolamba », auteur d’Esandjo, le chant de lokolé.
» _Murmures aux allures maudites,
Grognent et grondent sur les hauteurs
Escaladées des murailles des temples engloutis;
Murmures aux allures confuses,
Râlent et brament sur des eaux
Des mers en veilleuse ;
Aux larges des plages désertes
Brille un soleil langoureux;
Murmures de Sion, murmures des sons
Des trompettes empêtrées dans la mare,
Me voici les yeux dans tes yeux,
Sans armures grandioses;
Murmures des vagues géantes échouées,
Dans les encablures des cimetières herbeux,
Grognent et grondent aux oreilles inertes
Des millions des morts endimanchés._ «
Écouter ou lire le contenu de cette deuxième et mirifique production de ce barde qui signe Guy Elese Ngilima Botuna, approche le lecteur ou l’auditeur de l’euphorie qui accapare d’aucuns et d’aucunes après l’audition des chansons contenues dans l’opus titré « Les airs de saveur » de son congénère Fally Ipupa, alias « Efandjo », pour les amis et les ennemis, les deux raphsodes tirant assurément leurs gracieuses inspirations de mêmes muses.
En effet, comme nous l’avions déjà affirmé dans un article précédent, la floraison de tous ces états d’âme élégiaques entraîne de facto le lecteur vers une sérénité édifiante, qui n’est souvent pas de mise dans le langage lyrique de la nouvelle génération littéraire congolaise.
Ainsi, au delà de la posture uniforme de ses vers, qui se succèdent à une cadence univoque, on y ressent une pluralité de sensations, qui donne à ses différents sermons une suavité contagieuse. Notre souci devient alors celui de recommander au plus vite cette nouvelle prestation de ce poète authentique à un plus grand nombre, pour lui faire profiter de la grande dose d’exaltation que dégage, somme toute, ce beau travail poétique, dans la forme, comme dans le fond. Nous pouvons de ce fait assurer aux sceptiques, sans grande crainte d’être contredit, qu’après la lecture de cette merveille lyrique, la catharsis sera sûrement au rendez-vous, même si elle se présente quelquefois sous une forme mitigée !
Jean-Paul Brigode ILOPI Bokanga/Directeur de rédaction.
